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| Le disque sous observation by Sylvain Cormier
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Mots clés : États-Unis (pays),
Musique, disque «Nous autres, on n'accorde aucune valeur financière à
ce que vous faites.» Ce n'est peut-être pas la formulation
exacte, mais ça s'en approche. En tout cas, dans la salle de
conférence, la déclaration a fait crac boum hue, comme
le chantait Jacques Dutronc dans Les Playboys. Une méchante secousse
sismique. La bâtisse qui s'écroule. Un groupe d'étudiants
de cégep, invité il y a deux semaines aux Rencontres professionnelles
de l'industrie québécoise du disque, du spectacle et de
la radio par Michel Dumais, le chroniqueur de la rubrique nouvelles
technologies du Devoir et animateur de l'atelier d'envoi intitulé
«La parole à l'amateur de musique», avait ainsi exprimé
le fond de sa pensée. «Ce n'étaient pas des statistiques, commente aujourd'hui
Dumais. C'étaient des gens. Des visages. Des voix qui disaient
: vous êtes des crosseurs et ne méritez pas d'être
payés pour votre produit hors de prix.» À la fin
de la journée, lors de la plénière où le
même échantillon vivant de marché témoignait
de son expérience d'échantillon, second choc. Dumais raconte
: «L'un après l'autre, ils ont dit que leurs parents n'arrêtaient
pas de leur demander de copier des chansons et de leur brûler
des disques compacts. C'étaient les parents qui achetaient les
beaux lecteurs MP3. Et les graveurs. Et qui voulaient l'intégrale
de tel et tel artiste. Du coup, l'idée reçue comme quoi
ce sont seulement les jeunes qui profitent de la gratuité des
téléchargements est tombée. En pleine face.» Et la face du monde en fut changée. C'est comme si tous les
efforts de l'industrie pour contrecarrer la déferlante MP3 semblaient
vains. Et que tous les «Copy Controlled» imprimés
sur les boîtiers des nouvelles parutions (signifiant que les disques
ainsi encodés ne peuvent plus être reproduits) faisaient
rigoler les visés. Et que la chasse législative aux sites
d'échanges de fichiers musicaux sur Internet n'abattrait jamais
la bête à mille millions de têtes. «Le génie
est sorti et ne retournera plus dans la lampe, illustre Dumais. L'industrie
du disque telle qu'on la connaît va cesser d'exister, probablement
pour faire place à une industrie de la musique, centrée
sur l'artiste.» Où il n'y aurait plus de différence
entre le contenu musical, le contenu visuel, et tout ce qui concerne
l'artiste, des produits dérivés jusqu'à la performance
en spectacle. «Ce qui va disparaître, ce sont les intermédiaires,
ceux qui prennent la plus grosse part du gâteau. La multinationale
du disque. Le distributeur. Le produit sera non seulement moins cher,
mais il aura suffisamment d'attrait pour justifier son prix.» Mon téléphone, ma caméra digital, mon lecteur
MP3 C'est précisément ce qu'affirme l'étude In The
Name Of Cool, que mène depuis 1996 l'équipe de Kaan Yigit
pour la firme ontarienne Solutions Research Group Consultants Inc. «Nous
vivons de plus en plus dans un "rich-media world", où
la valeur que nous accordions auparavant au disque audio seul, dans
sa pochette, est devenue pratiquement nulle. Les gens veulent encore
acheter des choses. C'est pratiquement inscrit dans notre code génétique,
ce désir de possession de l'objet. Mais cet objet devra dorénavant
permettre une expérience unique.» La présentation
de Yigit aux Rencontres de l'ADISQ a été, selon Dumais,
la mieux reçue par le groupe d'étudiants. «Les étudiants
disaient que ce gars-là décrivait exactement leur situation.»
Leur situation ? Celle de gens qui ont pas mal d'autres articles sur
la liste d'épicerie avant de songer à se procurer le dernier
CD d'Eminem. Plusieurs des tableaux de l'étude étaient
particulièrement éloquents. On y apprenait que les Canadiens
au-dessus de douze ans dépensent bien plus en téléphones
cellulaires (51 %) et en caméras digitales (21 %) qu'en lecteurs
MP3 (11 %). Imaginez ce qui leur reste pour les compacts. Qui plus est,
c'est le lecteur DVD qui connaît la plus exponentielle croissance
de ventes, devant la console de jeux vidéo et l'ordi maison.
Imaginez ce qui reste pour les compacts, une fois payés les vêtements
griffés, les minutes passées au téléphone,
les DVD, les sorties au cinéma et tutti quanti. «Rappelez-vous ce qu'il y avait dans votre chambre en 1975, dit
Yigit dans un entretien téléphonique. Une chaîne
stéréo. Un lit. Le téléphone familial. Aujourd'hui,
il y a le Playstation, le lecteur MP3, le lecteur de DVD, la télé,
l'ordinateur. C'est plein. Et c'est seulement du côté de
la musique qu'on peut économiser.» L'image la plus parlante
a surgi lors des Rencontres. Parole d'un étudiant de cégep,
relayée par Dumais : «Si je pouvais télécharger
une paire de souliers sur Internet gratos, je le ferais.» Autre
donnée-choc : les gens, et d'abord les 12 à 29 ans, ne
considèrent pas le téléchargement comme un vol.
Ce ne peut pas être du vol, raisonne-t-on, puisqu'on prend aux
riches. Des millions de Robin des Bois sillonnent ainsi la forêt
de Sherwood d'Internet. «C'est un crime sans victime, expliquait
Yigit lors des Rencontres. L'artiste et sa compagnie sont perçus
comme riches à craquer. Et les artistes pauvres n'apparaissent
pas sur l'écran radar.» Perception renforcée par
la cannibalisation des compagnies convergentes : Sony vend à
la fois les lecteurs MP3 et les disques de ses artistes. Disques qui coûtent un bras, faut-il le rappeler. À 18
$ pour une douzaine de chansons -- pas toujours également bonnes
-- encodées sur une plaquette à 1 $ pièce insérée
dans un «jewel case» de plastique, le rapport qualité-prix
est suspect. Surtout quand le DCD de l'étalage d'à côté,
avec son luxe de bonis, s'obtient pour quelques dollars de plus. «L'industrie
du disque s'est tiré dans le pied en réduisant l'offre
au seul CD longue durée, soutient Yigit. Que voyait-on chez Sam
The Record Man en 1984 ? Des 45-tours et des microsillons en vinyle,
des cassettes, des disques compacts et des vidéocassettes. Il
y en avait pour tous les budgets. Ce qu'on a tué, c'est l'achat
impulsif. Nous avons calculé qu'au-dessus de 13 $, aujourd'hui,
l'achat d'un CD est généralement prémédité.
Sous ce seuil psychologique, la tentation est possible.» Projets d'abandon pour l'avenir ? Dumais croit que l'industrie acceptera de repenser son rôle le jour où des artistes déclareront forfait, faute de revenus. «Quand un Bruce Springsteen dira : "J'arrête, ça ne vaut plus la peine de créer si je ne suis pas rémunéré pour mon travail", la vraie révolution commencera.» Yigit envisage pareillement un monde où le disque à très bon marché permettrait aux nouveaux artistes de bénéficier d'achats impulsifs, auprès de produits «enrichis» où contenu multimédia, liens privilégiés avec Internet et contenant de qualité vaudraient le détour : «Quand la radio est arrivée, il semblait impensable que les gens achètent sur disque ce qui était diffusé gratuitement. C'est pourtant ce qui s'est produit. Quand la vidéocassette est apparue, on croyait que ça tuerait le cinéma en salle. C'est le contraire qui s'est produit. L'essentiel pour l'industrie du disque est de comprendre que les gens aiment encore la musique, mais qu'ils en veulent pour leur argent.» |
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